Je pique à Charles Tatum cette remarquable chronique de Jean-Paul Garnier datée du 26 avril 2012 et diffusée sur le blog des éditions Agone.

 

« Les dindons de la farce électorale »
par Jean-Pierre Garnier

 

Le philosophe Gilles Deleuze a dit quelque part qu’à chaque campagne électorale le « niveau de la connerie » montait. Celle de 2012, semble-t-il, n’échappe à la règle, tant s’en faut.

La mélenchonomania qui a saisi le « peuple de gauche », en incluant une foule de suivistes diplômés, n’est pas pour rassurer. L’illusion électorale crée une euphorie qui, durant les quelques mois qu’elle dure, fait planer sur un nuage rose – voire nappé de rouge, pour les mélalanchoniens – ceux qui y cèdent. Il n’était que de voir la multitude enthousiaste rejouer sur le mode de la farce électorale la « Prise de la bastille » à l’appel de leur grand homme du moment. Comme d’habitude, il n’y aura aucun lendemain qui chante après ces heures de liesse, sinon de nouvelles déceptions. Mais pour ceux qui y ont cru, cette illusion lyrique dérisoire aura rendu un instant palpitante cette période post-politique qui n’en finit pas de s’éterniser.

Une fois de plus, face à l’injonction électoraliste « Votez ! », les esprits critiques démissionnent, y compris les plus « radicaux » (sur le papier et dans les amphis universitaires), pour s’exécuter sans broncher. S’agissant de l’élection de cette année, le vote Mélenchon a fourni un nouveau cas d’école en matière de « crétinisme parlementaire », comme aurait dit Marx – encore que la Ve République lui donne une allure plutôt présidentielle.

Était-on obligé de voter pour un individu qui prétend incarner l’« autre gauche » (vieux serpent de mer parlementaire insubmersible, lui aussi), qui fut sénateur PS à 35 ans, mitterrandolâtre ne doutant jamais de la grandeur de son mentor, et jospiniste de choc dans un gouvernement qui comptait le flic Chevènement et le poujadiste Claude Allègre ? Car les états de service passés de Mélenchon ne sont pas de l’ordre du détail, ni de l’histoire ou, en tout cas, d’une histoire close. Le mitterrandisme n’est pas une chose ancienne, définitivement derrière nous. Nombre de tares de la gauche française ou de ce qui passe encore pour tel en viennent directement : l’invisibilité des ouvriers (spécialement s’ils sont étrangers), l’argent-roi (qui est désormais le seul critère d’études réussies), la conversion au marché, à l’entreprise, au profit, et l’atlantisme assumé.

En refusant de revenir (serait-ce avec une autocritique de circonstance) sur son soutien passé au mitterrandisme, Mélenchon montre qu’il est resté fidèle à cette période de désorientation et de corruption politiques généralisées. Ce qui devrait ne dire rien qui vaille pour l’avenir à ses partisans – si ceux-ci, au moins parmi les moins jeunes, n’avaient pas la mémoire si courte et, pour d’autres, des envies d’ascension sociale si pressantes.

En outre, la fidélité à un homme qui n’avait d’autre principe que sa réussite politique personnelle est plus que déconcertante. Qu’est-ce qui garantit, en effet, que Mélenchon ne mettra pas ses pas dans ceux de Mitterrand après avoir fait la courte échelle à Hollande, son successeur pâlot à la tête du parti Solferino ? Entre Saint-Just et Mitterrand, Mélenchon a déjà choisi : le ralliement « sans conditions » à Hollande, intimé à ses troupes, implicitement considérées comme un troupeau par l’intéressé, dès les résultats du premier tour connus !

Premier signe d’un tournant droitier annoncé : la justification que le co-président du PG donne à la « rigueur » imposée en 1982-1983 par un chantage sous l’égide de Delors et de la Commission européenne. Selon Mélenchon, cette austérité « de gauche » aurait été due à des circonstances imprévues et extérieures. Qu’est-ce qui aujourd’hui assure que de telles circonstances ne se reproduiront pas ? Certainement pas les économistes dont Hollande s’est entouré, parfaites incarnations de « la finance » vouées aux gémonies à longueur de meetings par le ténor du Front de Gauche. Après avoir conseillé Sarkozy, Philippe Aghion, Michel Aglietta, Daniel Cohen, Elie Cohen, Jean-Hervé Lorenzi, Jacques Mistral, Thomas Piketty et autres suppôts des banques faisaient de même (et en même temps) avec Hollande – allant jusqu’à appeler publiquement à voter pour lui deux semaines avant le premier tour.

Ce n’est pas non plus la « révolution citoyenne » prônée par Mélenchon qui nous rassérènera. Car, à vrai dire, cette expression est oxymorique, pour ne pas dire une contradiction dans les termes, puisqu’elle réconcilie l’idée de « révolution » avec celle d’un « dîner de gala » (comme n’aurait pas dit Mao) qui réunira certains citoyens plus citoyens que d’autres, triés sur le volet, sous les lambris de l’Élysée ! C’est dire à quel point ce mot d’ordre est spécieux, et il faut tout le confusionnisme idéologique des têtes pensantes de la « gauche de gauche » pour y déceler un slogan galvanisant. Idem pour l’« insurrection civique », autre oxymore, où il est entendu que « civique » concerne le vote stricto sensu, soit la soumission à la logique étatique de la représentation.

On pourrait continuer à pointer les éléments inquiétants du discours mélenchonien ainsi que ses positions politiques, quitte à devoir subir les foudres de ses fans, d’autant plus furieux que beaucoup, au fond, sont conscients du simulacre d’événement – et donc de la supercherie – que constitue l’irruption de Jean-Luc Mélenchon sur la scène politicienne. Chacun sait, par exemple, que le slogan « Prenez le pouvoir » avec sur l’affiche le visage du chef en gros plan nous ramène à la belle époque du culte de la personnalité. Et pourtant, nombreux sont ceux qui, malgré tout, acquiescent. Que personne n’ait pointé cela est tout à fait étonnant. Et en dit long, en tout cas, sur ce que les électeurs de Mélenchon entendent par « démocratie ». C’est là un concentré typique d’aveuglement électoraliste. Il faut dire que les campagnes électorales créent des dynamiques peu propices à la lucidité.

Que fera le Front de Gauche, une fois aux affaires, une fois gagnées les circonscriptions qui ont été promises depuis des mois, en catimini, à ses caciques et ceux du PCF ? En quoi formeraient-ils un nouveau « cartel des gauches », avec le PS et les écolocrates pour faire bon poids, qui, pour la première fois, résisterait au « mur d’argent » ? La manifestation de la Bastille, pas plus que celles qui ont suivi à Toulouse et à Marseille, ne répondaient à cela : elles n’étaient des rassemblements moutonniers pour un nouvel homme providentiel, mais « de gauche » ! Des manifestations politiquement muettes, en réalité, malgré les braillements des foules attroupées, au sens où aucun énoncé singulier venu du peuple n’a été entendu.

Jean-Pierre Garnier

 

Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires (2010).